L’économie a oublié sa matière

Les flux physiques n’ont jamais été aussi importants, et jamais aussi invisibles. Ce texte dit pourquoi les compter — sérieusement, avec leurs incertitudes — est la condition de toute stratégie de filière ou de territoire. C’est la raison d’être de TerriFlux.

  1. L’économie s’est déterritorialisée

    Les chaînes d’approvisionnement mondialisées ont défait le lien entre un lieu et ce qu’il produit. Les territoires produisent pour d’autres territoires et consomment des biens venus d’ailleurs, sans connexion forte entre les deux. C’est l’exact opposé d’une économie territoriale, où ce qui est produit sur un territoire y serait transformé et consommé.

  2. Et elle s’est dématérialisée — dans nos têtes seulement

    La déterritorialisation a pour corollaire une dématérialisation de l’économie. Non pas au sens réel : les flux matériels n’ont jamais été aussi importants. Au sens cognitif. Ni l’individu, ni le territoire, ni même souvent les industriels n’ont la moindre idée des flux de matières mis en jeu le long des chaînes d’approvisionnement.

    Cette « magie du marché », qui a pu nous faire oublier un temps notre assise matérielle, a son pendant : la crise écologique globale.

  3. La matière, elle, n’a pas disparu

    Cette crise — et, de temps à autre, une rupture d’approvisionnement — nous rappelle que l’économie a un aspect matériel, au cœur duquel se trouvent les flux physiques, de matières et d’énergies. Les impacts environnementaux découlent directement de ces flux. Réduire les impacts passe par une meilleure maîtrise et une réduction des flux physiques.

  4. Reterritorialiser suppose de savoir compter

    Relocaliser une partie de l’économie est aujourd’hui un objectif largement partagé. Mais derrière la reterritorialisation, il y a une condition préalable et rarement remplie : comprendre les flux de matières en lien avec l’économie du territoire. Il n’existe pas de comptabilité physique réglementaire qui les centraliserait.

    Les données existent, mais produites en silos sectoriels, sans souci de cohérence avec l’amont ou l’aval, ou de manière ad hoc par les interprofessions et les instituts techniques. Il en résulte un ensemble hétérogène où se combinent incertitude, lacunes et incohérences. Reconstituer ces flux est un défi — c’est précisément notre métier.

Organiser les flux par filières

Les flux physiques découlent de deux processus : le transport — commerce et logistique, par camion ou par fret — et la transformation industrielle : le lait devient yaourt ou beurre, la grume devient planche. Ces flux sont liés entre eux. Il existe un lien entre la quantité de baguettes consommées et la quantité de blé tendre produite, entre la production de meubles et la croissance de la forêt. Les grouper en filières donne à voir une matière qui « s’écoule » le long d’une chaîne : de l’arbre au meuble, du grain à l’aliment.

Une filière

L’ensemble des secteurs unis et interdépendants dans une chaîne de transformation, de la matière première jusqu’à la consommation. Cette interdépendance se caractérise d’abord par des flux de matières entre secteurs.

Un bilan d’approvisionnement

Ce qui entre, ce qui sort, ce qui se perd. Savoir d’où vient réellement une ressource, et de quoi l’on dépend, est le premier usage opérationnel d’une cartographie de flux.

Des pressions environnementales

Émissions de carbone ou d’azote, surface agricole mobilisée, eau consommée : les pressions se calculent à partir des flux physiques, pas l’inverse.

Une chaîne de valeur

Des flux de matières se dérivent les flux monétaires, donc les valeurs ajoutées et l’emploi. La filière regardée sous cet angle devient une chaîne de valeur — le même modèle, une autre lecture.

Ce que cette méthode change

Compter la matière ne sert pas qu’à produire une belle image. Voici ce que la méthode apporte concrètement à une filière ou à une collectivité.

  • Une méthode validée scientifiquement, publiée dans des revues à comité de lecture.
  • Éprouvée sur le terrain avec les acteurs, sur des dizaines de filières et de territoires.
  • Des données centralisées dans un format qui se prête au débat : la co-construction est la condition pour que les stratégies qui suivent ne prêtent pas le flanc à la critique.
  • Des incertitudes explicites, pour savoir quelles conclusions sont robustes — et quelles enquêtes mériteraient d’être améliorées.
  • Une mise à jour et un suivi dans le temps grandement facilités.
  • Une méthode standardisée : les résultats se comparent d’un territoire à l’autre.
  • Une cohérence multi-échelle garantie : la somme des régions redonne bien la France.
  • Une mutualisation des avancées : une connaissance ajoutée dans une région améliore, par ricochet, les résultats de toutes les autres.

La mécanique derrière tout cela — réconciliation sous contraintes, descente d’échelle, propagation des incertitudes — est détaillée sur la page Recherche, et racontée depuis ses origines dans notre histoire.

Des filières emblématiques, pas exclusives

Ce raisonnement est né sur les filières de la bioéconomie — l’économie du vivant : alimentation, forêt-bois, énergie issue de la biomasse, chimie renouvelable. Ces filières restent les plus emblématiques, parce que les territoires en sont riches et que les schémas régionaux biomasse s’y déclinent déjà. Mais la méthode ne leur doit rien : elle s’applique aussi bien aux déchets d’une agglomération, au métabolisme énergétique d’un pays ou aux matériaux du bâtiment. Partout où la matière circule et où les comptes ne tombent pas juste.

Le raisonnement, dit à voix haute

Juin 2019, Journées scientifiques Inria : Jean-Yves Courtonne présente en vingt minutes l'analyse des flux des filières biomasse — la concurrence des usages, les statistiques produites en silos, la réconciliation de données, la descente d'échelle du national au régional, et les résultats sur les céréales et le bois. C'est ce texte, avec les diagrammes.

Interrogé ce jour-là sur des diagrammes qui seraient interactifs plutôt que statiques, il répondait qu'on n'en était pas là et qu'il restait beaucoup à développer. C'est devenu OpenSankey.

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